Lieutenant Justin Junqua

Lieutenant Justin Junqua
Le lieutenant Justin Junqua, né à Milhas, disparu dans l'Aisne en 1918 à l'âge de 30 ans.

vendredi 10 juillet 2015

1915

L’illusion de la guerre rapide, de la victoire facile et du retour à Noël a vécu. Le front s’est figé et l’issue est incertaine. On s’installe dans la guerre de position, dans la guerre des tranchées. Les attaques pour grignoter quelques mètres seront très coûteuses en vies humaines. C’est en cette année 1915 particulièrement le cas en Artois et en Champagne. C’est sur ces fronts que tomberont cinq des six jeunes Milharais, ceux de 1915 « Morts pour la France ».

Ceux de 1915 – Où sont-ils morts ?

Jules Laylle est tombé le 16 juin 1915 devant Arras ; « Tué à l’ennemi » selon la formule consacrée. Dans quelles circonstances exactes, nul ne saura jamais. Où est-il enterré, si toutefois il a pu l’être ?  Il avait tout juste 21 ans.
Il est l’un des 102 000 soldats français morts pendant la seconde bataille de l’Artois de mai  à juin 1915.

Bertrand Boué (Tuhan) est « mort pour la France » le 24 juin 1915 à l’hôpital de Châlons-sur-Marne. Dans quelles circonstances, qui nous le dira ? Il a une tombe individuelle au Carré militaire de L’Est.

Nous aurons ici une pensée pour Juline qui, en ce mois de juin, l’un des plus beaux de l’année, à quelques jours d’intervalle a perdu son frère, Bertrand, et son « fiancé », Jules. Qui se souvient de son chagrin, de son deuil ? Elle ne s’est jamais mariée et n’a pas eu d’enfants. Gageons que le mois de juin aura été pour elle un deuil toujours recommencé.

Elie Rumèbe  (Sarrado) avait tout juste 20 ans lorsqu’il trouva la mort le 9 juillet 1915 à Souchez dans le Pas de Calais. « Tué à l’ennemi » c’était durant la  deuxième bataille de L’Artois. Comment est-il tombé ? A-t-il été inhumé ?
(Souchez sera entièrement détruit et reconstruit après la guerre).

Jacques Eugène Barès (Gourdou), adjudant, chasseur alpin est mort à Gérardmer
dans les Vosges le 27 juillet 1915 des suites de ses blessures. Il avait 24 ans. Il a une tombe individuelle à la Nécropole Nationale Saulcy-sur-Meurthe. Pour sa bravoure il fut décoré de la croix de guerre avec palme et médaille militaire.

Jean Pradère (Clare), est mort le 30 septembre 1915 à Perthes-lès-Hurlus dans la Marne. « Tué à l’ennemi ». Il a une tombe individuelle à la Nécropole Nationale La Crouée à Souain-Perthes-lès-Hurlus dans la Marne.

Michel Rumèbe (Dominique), est lui aussi comme son camarade  mort à Perthes-lès-Hurlus quelques jours plus tard, le  6 octobre 1915. « Tué à l’ennemi ». Il a une tombe individuelle à la Nécropole Nationale Mont Frenet à La Cheppe dans la Marne.

Du côté de Perthes-lès-Hurlus


La Champagne sera le lieu de combats acharnés durant les quatre années de guerre. Pendant quatre années les Allemands et les Français vont s’affronter ici.

Bilan : Sept villages détruits, 26 nécropoles, d’innombrables stèles et monuments témoignent de la mort de 130 000 soldats français dans un champ clos de 30 km sur cinq. Aujourd’hui le camp militaire de Suippes s’étend sur ces terres à jamais incultes.

Perthes-Lès-Hurlus, Hurlus, Le Mesnil, Tahure, Ripont, villages disparus dont les noms ont été accolés à ceux des communes voisines pour en perpétuer le souvenir, comme à Souain-Perthes-Lés Hurlus.

Les combats qui se sont livrés ici et en particulier sur la butte de Tahure sont restés aussi marquants que ceux de Verdun. On disait : « J’étais à Tahure » comme plus tard on dira : « J’ai fait Verdun ».

C’est à Souain que furent fusillés « pour l’exemple » le 17 mars 1915 quatre caporaux. Un épisode particulièrement tragique dont s’inspirera Stanley Kubrick pour son magnifique film Les Sentiers de la gloire.

Le 28 septembre 1915, près de la Ferme de Navarin,  le caporal Blaise Cendrars  est blessé au bras et sera amputé de la main. Il racontera sa guerre plus tard dans  La main coupée.

Le poète Guillaume Apollinaire combattit dans le secteur de Tahure en janvier 1915. L’y avait précédé le grand peintre expressionniste allemand, August Macke, qu’il avait rencontré à Berlin en 1913. Macke trouva la mort à Perthes-lès-Hurlus dès
le 26 septembre 1914 et est inhumé dans le cimetière allemand de Souain.

De Gaulle combat dans le secteur des Hurlus. Le 18 janvier 1915 il est cité à l’ordre de la division. Le 10 mars le capitaine de Gaulle est blessé à Mesnil-lès-Hurlus et évacué du front.

Le caporal Paul Pradère lui a été blessé le 18 février 1915 à Perthes-Lès-Hurlus et a été évacué. Une blessure providentielle qui va le tenir éloigné du front. « Chance » que n’auront pas Jean Pradère et Michel Rumèbe qui eux furent touchés mortellement le 30 septembre et le 6 octobre à la côte 193 au NE de Perthes –Lès-Hurlus.

Jean Julien Daffos a été blessé au mollet par un éclat de bombe le 25 septembre 1915 à Souain. Pour lui et bien d’autres la guerre continuera.         

                                             Que de morts, que de blessés !
                                             Que de souffrances, que de larmes !    

1915


C’est en 1915 que l’on a troqué le pantalon garance pour la tenue bleu horizon.

C’est en 1915 qu’apparurent les casques métalliques.










                                                                                 
C’est aussi en 1915 (février) que l’on créa la croix de guerre et que la loi française institua la mention « Mort pour la France » (le 2 juillet).




En 1915 les Allemands utilisèrent  pour la première fois les gaz asphyxiants près d’Ypres en Flandre.


Gravure d’Otto Dix

En 1915, le 10 septembre, parut pour la première fois le Canard Enchaîné : en ayant assez des nouvelles implacablement vraies que la presse française communique à ses lecteurs depuis le début de la guerre, Le Canard n’insèrera « après minutieuse vérification que des nouvelles rigoureusement inexactes ».

Pensées

Pensée pour Elie

Elie est entré dans le vif de la guerre sans avoir eu le temps d’entrer dans le vif de la vie. Un « bleu » de la classe 15, vingt ans à peine, les cheveux châtain clair, les yeux bleus, un mètre soixante douze, à n’en pas douter un beau garçon, un bourreau des cœurs peut-être ; mais en 1915, la mode n’est pas à l’amusement ; c’est à la grande boucherie qu’on le convoque : « Mon petit Elie,  tu seras à la fois bétail et boucher, tu n’as pas le choix, la France a besoin du sang frais des campagnes ».

Elie n’a pas raconté sa guerre, les morts ne parlent plus. Qui a vu son dernier regard ? Quelle image fut la dernière dans le bleu de ses yeux ? Le prunier en fleurs devant la maison, le visage d’une fiancée secrète ou le grand trou noir de l’épouvante ? A-t-il gémi, pleuré, crié, supplié ? A-t-il été déchiqueté sans avoir rien vu venir ? Ou bien a-t-il été soulagé que cette horreur prenne fin et est-il entré serein dans la paix de la mort ? Comment savoir ?

Il n’avait jamais quitté la ferme familiale, son premier grand voyage le mena jusqu’à l’autre bout de la France, en Artois, dans ce plat pays si différent de ses montagnes Pyrénées, qui sera son cimetière à lui  le paysan déraciné transformé en soldat, le jeune homme dépaysé au pays de la guerre qui marche vers sa propre mort les armes à la main, un parmi tant d’autres…

Est-ce la mort ou les généraux qui choisissent les victimes ?

Mon cher Elie,

Qu’as-tu eu de meilleur dans la vie ?
Dans la prochaine guerre, Elie, tu seras déserteur ! Oui, tu as déjà donné, ça suffit !
Que t’avaient-ils fait les Allemands ? Et toi que leur avais-tu fait aux Allemands pour qu’ils te tirent dessus comme ça ?
Comment pouvais tu te douter de cette horreur en quittant le Sarrado ?

Tu n’avais pas vingt ans quand tu as quitté ton village en décembre 1914. Quel âge avais-tu quand tu es tombé quelque part devant Souchez en ce beau jour de juillet 1915 ?

Pensée pour Juline

La mauvaise lettre est arrivée, celle qui met le cœur en deuil d’un coup, pour toujours ; et puis la deuxième quelques jours plus tard. Après le fiancé, le frère. Le fiancé est mort en Artois, le frère à Châlons-sur-Marne.

C’est l’été, le temps des moissons, de la fenaison. Il faut aiguiser la faux, faire de beaux andains, continuer la ferme avec ou sans hommes, le travail doit se faire.

Chaque année quand revient le mois de juin avec ses belles journées et la fête de la Saint Jean, le cœur de Juline se serre et le souvenir des disparus de juin réveille la douleur secrète du deuil qu’elle portera toute sa vie. La mort est éternelle et le deuil aussi.

2015, que sont les maisons de Juline et d'Élie devenues ?


Juline - Le Tuhan



Élie - Le Sarrado 



(aucune des deux maisons n'est restée dans la famille)