Lieutenant Justin Junqua

Lieutenant Justin Junqua
Le lieutenant Justin Junqua, né à Milhas, disparu dans l'Aisne en 1918 à l'âge de 30 ans.

samedi 3 novembre 2018

Le 11 novembre 1918 - Armistice

Pour le centenaire de l’armistice


Testament de Paul

Même au temps de mes vieux jours, certains soirs, l'espace d'un instant, je vois ces douces collines et ces prés pentus percés de trous d'obus. Un grand frémissement s’empare de moi, je ferme les yeux, l’effroi, l’épouvante se saisissent de moi encore plus fort, suis-je à Perthes-les Hurlus ? Est-ce que je deviens fou ? … Non, ce n’est pas le tocsin ce son qui me tire de ma torpeur, mais les clarines de mes vaches. Je suis bien assis dans le pré sous la maison, la faux à mes côtés ; Je garde les vaches avec Dick mon chien, ce sont bien Mulette et Marquise, mes deux vaches sacrées, celles qui tirent la charrette qui se tiennent là près de moi ; Elles paissent paisibles, je ne crains rien. C’était un cauchemar venu de loin, de très loin, des champs de bataille de 14 ou plutôt de 15 et 16. Je me souviens… C’était il y a longtemps.

Je reprends mes esprits et la lecture de mon journal, La Croix ; Je suis abonné à ce journal depuis longtemps. Mon catholicisme s’est renforcé durant la grande épreuve. J’avais 20 ans en 14 et j’ai perdu d’un coup les idéaux que j’avais eu à peine le temps de me forger. A la guerre, la religion fut ma consolation. Aujourd’hui encore, seules la religion et la musique m’apaisent. Bach surtout et son répétitif. Tous les après-midis, moi aussi je répète à l’harmonium pour les messes du dimanche de Milhas, de Razecueillé, de Sengouagnet. Etrange pour un paysan : plus souvent à l’harmonium que derrière sa charrue, plus méditatif que pratique le paysan que je suis ! Mais qu’est-ce au juste qu’un paysan ? Quelqu’un de son pays, qui en connaît les coins et les recoins, les tours et les détours, quelqu’un qui sait d’où il vient et qui y restera car sa place est là : Partir, rester, la question ne se pose pas et ne s’est jamais posée. Mais le monde a changé, et je sais qu’après moi il n’y aura plus de paysans ici. 

En mon temps, j’étais moderne : je fus le premier du village à avoir un poste de TSF et plus tard, c’est aussi chez moi que les gens du village venaient voir sur le Philips blanc à bord rouge la piste aux étoiles ou les matchs du tournoi des 5 nations. Mais le monde montré dans le poste ne coïncidait plus vraiment avec le mien et je m’éloignais peu à peu des préoccupations de mes contemporains et de leur mode de vie. Trop superficiel, trop matérialiste l’esprit du temps pour qui, comme moi, a vécu les horreurs de la guerre et connaît le prix de la vie parce qu’il a vu la mort de trop près. Je sais que le monde est aussi beau qu’horrible, que l’homme est capable du meilleur et du pire. Ce n’est plus mon combat de savoir de quel côté ça penchera. J’aspire à la paix de l’âme et veux mourir dans mon lit, loin de Perthes-les-Hurlus. Avec le musique pour compagne, je me fais gardien des lieux pour les transmettre tels quels ; A mes descendants de décider quel sort ils leur réserveront.

Un jour, vous mes descendants, vous fêterez le centenaire de l’armistice, souvenez-vous de nous les Poilus de 14. Au pied du Cagire, dans le cadre verdoyant qu’offre la nature pyrénéenne, je vous souhaite de trouver ce havre de paix auquel tout un chacun aspire à un moment ou l’autre de sa vie. 

Je prierai pour vous afin que vous ne connaissiez jamais la guerre et que vous puissiez profiter de la beauté du monde et de la vie. Ceci me tient lieu de dernière volonté. 

Paul de La Loze