Lieutenant Justin Junqua

Lieutenant Justin Junqua
Le lieutenant Justin Junqua, né à Milhas, disparu dans l'Aisne en 1918 à l'âge de 30 ans.

jeudi 21 août 2014

Lettre à Jules

Lettre à Jules

Mon cher Jules,

Si je t’écris aujourd’hui, c’est que pour raison de centenaire le tocsin a retenti et que je regarde le paysage qui fut le tien. Alors je me souviens. Je me souviens de toi et des autres, de tous ceux de 14.

Mais que sais-je au juste de toi – et des autres, que sais-je de toi, de vous ? Êtes-vous des nôtres ? Quel lien nous unit à vous, vous les sans descendance « tombés au champ d’honneur »,  vous les « morts pour la France »?

Le 1er août 14, mon cher Jules, tu as entendu sonner le tocsin et tu as cru que pour toi commençait la grande aventure de ta vie, l’aventure de ta jeunesse. Je sais que tu es passé voir ton copain Paul, classe 14 comme toi, et tout excité, tu lui as dit « On part demain », comme une fête en quelque sorte que tu attendais. Paul moins enthousiaste ne partageait en rien ton exaltation et t’a traité de « couillon ». Paul reviendra, toi tu ne reviendras pas. Tu iras mourir à Arras en 1915, à 21 ans « Tué à l’ennemi ». Tu reposes anonyme quelque part dans la terre du Nord.

De toi j’ai retrouvé une carte adressée à Paul et une carte de ta sœur adressée aussi à Paul où il est question de toi. Dans ta maison aujourd’hui rien ne rappelle ta famille ; ton nom sur le monument aux morts du village, sur la plaque à l’intérieur de l’église et au stade de Saint-Gaudens car tu jouais au rugby : Voilà les traces de ton passage.

De toi aussi, je sais que tu avais une « fiancée », Juline. Elle t’a attendu, espéré, pleuré ; elle t’est restée fidèle. Est-ce que tu sais qu’elle ne s’est jamais mariée ? Oui, les femmes aussi souffrent de la guerre, d’une autre façon ; elles souffrent de leur impuissance et de leur chagrin jamais consolé.

Si je repense à tout cela, c’est que la mélancolie qui m’envahit tranche trop avec l’entrain qui était le tien alors. Tu es parti plein d’ardeur conquérir le monde et c’est la mort qui t’attendait devant Arras. Quelle sorte de mort, on n’en saura jamais rien. Vers qui sont allées tes dernières pensées ? As-tu souffert beaucoup, longtemps ? Jamais on ne saura.

Jules, tu n’aurais pas dû mourir. Ton village se meurt de t’avoir laissé partir, de t’avoir laissé mourir. Cueilli à la fleur de l’âge, sans avoir eu le temps de vivre, ne laissant derrière toi que deuil, absence, vide, désespérance, tu n’auras ni petits- ni  arrière-petits-enfants courant les rues du village. Ce village se meurt de ta mort, que dis-je ? Il est déjà mort.

Tu ne reconnaitrais pas ton Milhas. Il ne ressemble plus à rien : Plus de fermes, plus de bêtes, plus d’école, plus d’auberge, plus de curé, plus de messe, plus d’épicerie,  plus de tournées du boucher, du charcutier ou du boulanger et rien n’est venu remplacer ce qui a disparu. Aurais-tu pu imaginer chose pareille, toi promis à un bel avenir, toi qui voulais donner le meilleur à ton pays et qu’on a envoyé à la saignée au front avec des millions d’autres.

Qu’éprouverais-tu si, aujourd’hui, tu étais assis là, à côté de moi, devant cette nature vide, face à cette forêt qui envahit tout, dévore les pâturages et va finir par engloutir la vallée toute entière. Peut-être comme moi dirais tu : « Tout ça, pour ça ! », « 14, ça ne valait pas la peine ».

Mais peut-on penser ainsi au vu de ce carnage, de ces millions de vies brisées. Non, Jules ton sacrifice ne doit pas rester vain. Le village vivra et ton souvenir aussi.

Je veux te saluer, te dire que tu n’es pas oublié que tu ne seras pas un « soldat inconnu ».

Bien affectueusement                                                                                                                              


MJ

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire