14, cent ans
après, que reste-il ? Un vague souvenir de famille, le frère du
grand-père, le cousin de la grand-mère, un Félicien, Justin, ou Jean Marie
disparus ou le grand-père revenu blessé, malade, choqué ou chanceux d’avoir
échappé au pire, pas gazé, pas amputé, pas trépané. Et bien sûr le monument aux
morts.
Ceux qui en
étaient revenus se racontaient leur guerre entre eux mais n’en parlaient que
peu aux autres ; quelques allusions, rien de plus ; on ne raconte pas
le carnage. La guerre, on la fait, puis on la tait. Avec le temps, ils en
viendront même à confondre leur guerre avec leur jeunesse passée et évoqueront
les copains, les tranchées, les bons moments, bref le bon vieux temps.
La guerre,
c’est aussi à l’arrière la vie qui doit continuer et qui continue. Il faut
remplacer les hommes devenus soldats dans les tâches quotidiennes, à la ferme
ce n’est pas chose facile, et on se languit d’eux, on s’inquiète pour eux et on
finit quelquefois par porter leur deuil. On est loin du front, si loin qu’on ne
comprend pas très bien ce qui se passe. On reçoit des cartes de lieux qu’on ne
connait pas, qu’on ne connaîtra jamais. Ces
noms deviennent des mythes tellement ils sonnent étrangers et lointains.
Là-bas, on
monte à l’assaut ou on se terre dans les tranchées ; ici, on s’occupe de
l’étable et de la bergerie ; on fauche et on laboure.
La guerre
finie, on continuera comme avant, comme si rien n’avait interrompu le fil des
jours.
On continuera, sans voir que tout a changé, que la guerre a commencé au
19ème siècle et s’est terminée au 20ème, qu’on est parti
dans la cavalerie en 14 et qu’on est revenu aviateur en 18.
Sur place, on
retrouve la même charrette, la même paire de bœufs, le même terrain pentu, la
même difficulté d’assurer la subsistance de sa famille. Presqu’à croire que la
guerre n’a pas eu lieu ; ceux qui sont revenus garderont leur ailleurs
pour eux, ceux qui sont restés feront de même. On va poursuivre sa vie de
cultivateur ou de ménagère au rythme des saisons.
La grande
histoire s’est retirée, après avoir effectué sa terrible saignée. La vallée est
redevenue le bout du monde et ses habitants les oubliés jusqu’à la prochaine
grande catastrophe qui ne tardera pas et alors ce sera le coup de grâce pour
ces hautes vallées pyrénéennes. Elles ne s’en remettront pas.
Dans toute guerre, au-delà des vainqueurs et des vaincus, il y a des gagnants et des perdants. A la balance des pertes et des profits, pour Milhas, si peu de profits et trop de pertes.
Qu’elle est verte ma vallée ? Mais,
Que faire pour qu’elle ne soit pas trop verte notre vallée ?
Que
faire pour que 14 ne soit pas le récit fondateur de notre modernité
ratée ?
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