Lieutenant Justin Junqua

Lieutenant Justin Junqua
Le lieutenant Justin Junqua, né à Milhas, disparu dans l'Aisne en 1918 à l'âge de 30 ans.

jeudi 21 août 2014

"Qu'elle est verte ma vallée !" (Méditation)

14, cent ans après, que reste-il ? Un vague souvenir de famille, le frère du grand-père, le cousin de la grand-mère, un Félicien, Justin, ou Jean Marie disparus ou le grand-père revenu blessé, malade, choqué ou chanceux d’avoir échappé au pire, pas gazé, pas amputé, pas trépané. Et bien sûr le monument aux morts.

Ceux qui en étaient revenus se racontaient leur guerre entre eux mais n’en parlaient que peu aux autres ; quelques allusions, rien de plus ; on ne raconte pas le carnage. La guerre, on la fait, puis on la tait. Avec le temps, ils en viendront même à confondre leur guerre avec leur jeunesse passée et évoqueront les copains, les tranchées, les bons moments, bref le bon vieux temps.

La guerre, c’est aussi à l’arrière la vie qui doit continuer et qui continue. Il faut remplacer les hommes devenus soldats dans les tâches quotidiennes, à la ferme ce n’est pas chose facile, et on se languit d’eux, on s’inquiète pour eux et on finit quelquefois par porter leur deuil. On est loin du front, si loin qu’on ne comprend pas très bien ce qui se passe. On reçoit des cartes de lieux qu’on ne connait pas, qu’on ne connaîtra jamais.  Ces noms deviennent des mythes tellement ils sonnent étrangers et lointains.

Là-bas, on monte à l’assaut ou on se terre dans les tranchées ; ici, on s’occupe de l’étable et de la bergerie ; on fauche et on laboure.

La guerre finie, on continuera comme avant, comme si rien n’avait interrompu le fil des jours. 

On continuera, sans voir que tout a changé, que la guerre a commencé au 19ème siècle et s’est terminée au 20ème, qu’on est parti dans la cavalerie en 14 et qu’on est revenu aviateur en 18. 

Sur place, on retrouve la même charrette, la même paire de bœufs, le même terrain pentu, la même difficulté d’assurer la subsistance de sa famille. Presqu’à croire que la guerre n’a pas eu lieu ; ceux qui sont revenus garderont leur ailleurs pour eux, ceux qui sont restés feront de même. On va poursuivre sa vie de cultivateur ou de ménagère au rythme des saisons.

La grande histoire s’est retirée, après avoir effectué sa terrible saignée. La vallée est redevenue le bout du monde et ses habitants les oubliés jusqu’à la prochaine grande catastrophe qui ne tardera pas et alors ce sera le coup de grâce pour ces hautes vallées pyrénéennes. Elles ne s’en remettront pas. 

Dans toute guerre, au-delà des vainqueurs et des vaincus, il y a des gagnants et des perdants. A la balance des pertes et des profits, pour Milhas, si peu de profits et trop de pertes.
Qu’elle est verte ma vallée ? Mais, 
Que faire pour qu’elle ne soit pas trop verte notre vallée ?
Que faire pour que 14 ne soit pas le récit fondateur de notre modernité ratée ?

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